dimanche 18 juin 2017



 «Le  hasard et la nécessité » de Jacques Monod
Approche critique
-1-

I-  Méthode et problématique:
Au cours de leur histoire, les hommes ont toujours constaté que certains êtres possèdent des caractéristiques qui les différencies des autres : ils naissent, croissent et périssent. Et c’est à partir de ces caractéristiques qu’ils ont établie le partage entre l’animé et l’inanimé. Néanmoins, ce partage était loin d’être évident, puisque il existait tout au long d’une telle histoire, des civilisations qui attribuaient aux êtres inanimés  certaines particularités qui les rendaient semblable à ceux animés.   Nombre de chercheurs donnaient à cette tendance le nom : d’animisme. Dés lors, des philosophes, des théologiens et des savants se sont posé la question suivante : qu’elle est la nature du principe « dissimulé » au fond des êtres animés ?  Plus précisément, qu’est ce que la vie ?
C’est dans ce contexte que nous voulons exposer devant vous le « problème de la vie » tel qu’il a été abordé par des biologistes de renommés, sans pour autant prétendre en épuiser l’étendu. De ce fait, notre méthode de recherche sera analytique et critique. Une telle méthode aura pour objet de réflexion le livre de Jacques Monod intitulé « le hasard et la nécessité », livre qui a suscité, autant par le choix méthodologie de son auteur que par ses thèses,  une vive polémique de nature non seulement philosophique et épistémologique, mais aussi idéologique. Elle est certes  philosophique, par la critique adressée par Monod aux courants vitalistes et animistes. Épistémologique, par sa discussion de problèmes liés à la nature de l’objet biologique et la démarche méthodologique appropriée  pour l’étudier.  Et enfin, une polémique à caractère idéologique,  non moins hasardeuse d’ailleurs, vue le rôle que Monod attribue à ce qu’il appelle « l’éthique de la connaissance » dans la détermination  des choix de la société ; et celui qu’il attribue à la « noosphère » pour expliquer l’apparition de la société, la culture et l’histoire. Et c’est en partant de la  « biosphère », prise comme sorte  « d’apriori kantien » à caractère biologique, que Monod élabore une telle explication.  Ainsi, nous essayerons d’élucider certaines  questions posées par  la biologie moderne, ainsi que ses conséquences philosophico-épistémologiques en prenant pour fil conducteur  la problématique suivante :  
Quelles sont les principales thèses, philosophiques et épistémologiques, défendues par Jacques Monod ?   Dans quel sens peut-on y déceler une tendance mécaniste et de fait positiviste ? Et jusqu’à quelle mesure, une telle tendance, peut-elle s’accorder avec la spécificité de l’objet d’étude, à savoir l’être vivant ? 
II- Philosophie de la biologie chez Monod : thèses.  
Tout d’abord, nous allons exposer les principales thèses de la philosophie de la biologie de Monod en respectant l’ordre adopté par l’auteur même, et ceci afin de dévoiler la logique interne de leur constitution.   
1- Postulat d’objectivité de la nature et caractéristiques des êtres vivants
« La nature, dit Monod, est objective et non projective. » (1) C’est avec ce « postulat de base » que Monod débute son œuvre. Mais, à voir plus loin, selon mon sens au moins, il s’agit non pas seulement d’un simple choix épistémologique, il s’agit tout au plus d’une prise de position philosophique, et même métaphysique. Dire que la nature est objective et non pas projective, c’est accentuer encore  le désenchantement du monde à la manière wébérienne. Autrement dit, dans la nature, et la rigueur de la démarche scientifique l’exige, il n’y a point de finalité. Pour éclaircir cet aspect objectif de la nature, Monod  s’est livré à une expérience de pensée. Il s’agit, en général,  de faire une comparaison entre des objets matériels et des êtres vivants afin d’en déduire les caractéristiques inhérentes à ces derniers. Ces caractéristiques sont selon lui :
a-      La morphogénétique : qui veut dire que les structures de l’être vivant ne sont pas le résultat de forces extérieures, mais plutôt d’interactions morphogénétiques intérieures.  
b-      L’invariance : c’est une caractéristique propre aux êtres vivants, et qui les rendent apte à reproduire et transmettre invariablement, d’une génération à une autre, la même information correspondant à leur propre structure.
c-       La téléonomie ou le projet téléonomique essentiel, dit Monod : « est la transmission, d’une génération à l’autre, du contenu d’invariance caractéristique de l’espèce. Toutes les structures, toutes les performances, toutes les activités qui contribuent au succès du projet essentiel seront donc dites ‘ téléonomiques’. » (2) Cependant, il faut noter que chez Monod l’idée d’un projet ne suggère nullement l’existence d’une finalité ou d’un programme qui aurait préexisté avant l’être vivant, c’est-à-dire une finalité qui  aurait été conçue « consciemment » de dehors, tout le « jeux » est mené de l’intérieur sans une quelconque intervention d’agents « extérieur ». 
En effet, les propriétés les plus étranges qui caractérisent les êtres vivants sont, selon Monod, l’invariance et la téléonomie. Elles sont étranges car à première vue il semble bien qu’elles violent l’un des principes fondamentaux de la physique, c’est-à-dire le deuxième principe de la thermodynamique. « Ce principe, dit Monod, impose en effet que tout système macroscopique ne puisse évoluer que dans le sens de la dégradation de l’ordre qui le caractérise. »(3) Ceci est vrai, mais à une seule condition : si on considère ce système comme étant énergétiquement isolé. En effet, la question que se pose Monod est de savoir si la conservation et la multiplication invariante de telles structures est également compatible avec ce principe ? Ne sommes-nous pas là devant une propriété paradoxale, comme l’atteste bien l’invariance ? Sa réponse est donc non, elles ne violent pas les principes de la thermodynamique, mais « elles se content de ne pas leur obéir ; elles les utilisent… » ; c’est d’ailleurs comme  toute cellule qui tend à réaliser un « projet », celui de devenir deux cellules, sans pour autant transgresser les principes de la physique. De fait, dit Monod : « Il n’y a cependant aucun paradoxe physique dans la reproduction invariante de ces structures : le prix thermodynamique de l’invariance est payé, au plus juste, grâce à la perfection de l’appareil téléonomique qui, avare de calories, atteint dans sa tâche infiniment complexe un rendement rarement égalé par les machines humaines. Cet appareil est entièrement logique, merveilleusement rationnel, parfaitement adapté à son projet : conserver et reproduire la norme structurale. Et cela, non pas en transgressant, mais en exploitant les lois physiques au bénéfice exclusif de son idiosyncrasie personnelle. »(5)
De quoi s’agit-il au juste s’il ne s’agit donc pas d’un paradoxe physique? Sans trop tarder, Monod répond qu’on est particulièrement devant « une flagrante contradiction épistémologique. »(6) Certes, il n’existe aucune expérience qui serait en mesure de réfuter l’existence d’un « projet » dans la nature, mais soutenir l’idée d’un tel « projet » c’est sortir du même coup du domaine de la science tel qu’elle a été élaborée par Galilée et Descartes. Et c’est au postulat de l’objectivité de la nature que Monod s’attache pour, au moins, « suspendre » la conception aristotélicienne d’une « finalité » qui serait inhérente aux phénomènes naturels. Cependant, dit Monod : « L’objectivité… nous oblige à reconnaître le caractère téléonomique des êtres vivants, à admettre que, dans leurs structures et performances, ils réalisent et poursuivent un projet. Il y a donc là, au moins en apparence, une contradiction épistémologique profonde. »(7) Cette contradiction est de fait le problème centrale auquel est confronté la biologie. La tâche que se propose  Monod donc est de la résoudre si elle n’est qu’apparente, ou bien de la considérer comme étant absolument insoluble.
2- Critique des courants vitalistes et animistes.
Qu’on prend une position religieuse, philosophique ou scientifique, on est aussitôt confronté à l’hypothèse de la priorité, causale et temporelle, des deux propriétés fondamentales des êtres vivants, à savoir l’invariance et la téléonomie. La position de Monod, c’est-à-dire son postulat d’objectivité de la nature, ne laisse planer aucun doute quant à l’hypothèse qu’il adopte. Autrement dit, Monod soutienne fermement que l’invariance précède la téléonomie. Ainsi, bien qu’il n’avait aucune connaissance des mécanismes chimiques responsable de l’invariance reproductive, ni des perturbations qui affectent ces mécanismes, le génie de Darwin, selon Monod, ne cesse pour autant d’affirmer son succès grâce à sa théorie sélective de l’évolution. La raison en est que « Jusqu’à présent la théorie sélective est la seule à avoir été proposée qui, faisant de la téléonomie une propriété secondaire, dérivée de l’invariance considérée comme seule primitive, soit compatible avec le postulat de l’objectivité. »(8) En effet, si la biologie moderne a eu sa place parmi les autres sciences de la nature, c’est grâce à la théorie de l’évolution qu’elle l’a acquise puisque c’est cette théorie qui lui assure sa cohérence épistémologique, et la fait accéder au statut d’une science. Face à cette hypothèse qui affirme la priorité de l’invariance sur la téléonomie, la seule qui soit aux yeux de Monod en conformité avec le postulat de l’objectivité, se dressent d’autres conceptions de nature religieuse et philosophique qui postulent une hypothèse contraire : « à savoir, dit-il, que l’invariance est protégée, l’ontogénie guidée, l’évolution orientée par un principe téléonomique initial, dont tous ces phénomènes (liés aux êtres vivants) seraient des manifestations. »(9) Ces conceptions sont divisées par Monod en deux  théories : les premières, qu’il appela théories « vitalistes », admettent l’existence d’un principe téléonomique « restreint », car elles postulent que ce principe agit au sein de la « biosphère », c’est-à-dire au sein des êtres vivants, et mettent une ligne de démarcation ferme entre les êtres vivants et le monde inanimé. Les deuxièmes, qu’il nomma « animistes », admettent elles aussi l’existence d’un principe téléonomique, mais « universel » car il opère au niveau de la matière vivante et non-vivante. Ces dernières théories, dit Monod : «  voient dans les êtres vivants les produits les plus élaborés, les plus parfaits, d’une évolution universellement orientée qui a abouti, parce qu’elle devait y aboutir, à l’homme et à l’humanité. »(10)   
a- Les théories vitalistes.
Ces théories sont répartis en deux groupes : il y a d’abord un « vitalisme métaphysique » qui n’est pas finaliste, et qu’on retrouve surtout chez « Henri Bergson », et à propos de qui nous dit Monod : « Contrairement à presque tous les autres vitalismes et animismes, celui de Bergson n’est pas finaliste. Il refuse d’enfermer la spontanéité essentielle de la vie dans une détermination quelconque. L’évolution, qui s’identifie à l’élan vital lui-même, ne peut donc avoir ni causes finales, ni causes efficientes. L’homme est le stade suprême auquel l’évolution soit parvenue, mais sans l’avoir cherché ou prévu. Il est plutôt la manifestation et la preuve de la totale liberté de l’élan créateur. »(11)
 Ensuite, il y a ce que Monod appelle le « vitalisme scientiste », et qu’on retrouve représenté par des biologistes et des physiciens comme Elsasser et Polayni. Selon Elsasser, l’invariance et la téléonomie ne violent sûrement pas les lois de la physique, mais elles ne peuvent être expliquées par des forces physiques et des interactions chimiques. C’est pourquoi : « Il est…indispensable d’admettre que des principes, qui viendraient s’ajouter à ceux de la physique, opèrent dans la matière vivante mais non dans les systèmes non vivants où, par conséquent, ces principes électivement vitaux ne pouvaient pas être découverts. Ce sont ces principes(ou lois biotoniques, pour employer la terminologie d’Elsasser) qu’il s’agit d’élucider. »(12)
b- les théories animistes.
Ce qui caractérise ces théories selon Monod, en comparaison avec celles vitalistes, « consiste en une projection dans la nature inanimée de la conscience qu’à l’homme du fonctionnement intensément téléonomique de son propre système nerveux central. »(13) Les adeptes d’une telle hypothèse estiment qu’il est possible, et même nécessaire, d’expliquer les phénomènes de la nature par le recours aux mêmes lois qui gouvernent l’activité humaine subjective, consciente et projective.  Monod y inclus ce qu’il appelle le « progressisme scientiste » tel qu’il se révèle dans le positivisme de « Spencer », et même dans le matérialisme dialectique de « Marx » et « Engels ». En effet, le marxisme demeure caractéristique chez Monod car il représente profondément cette tendance animiste dans la mesure où « voulant fonder sur les lois de la nature elle-même l’édifice de leurs doctrines sociales, Marx et Engels ont eu recours, eux aussi, mais bien plus clairement et délibérément que Spencer, à la ‘projection animiste’.
Il me semble en effet impossible d’interpréter autrement la fameuse ‘inversion’ par laquelle Marx substitue le matérialisme dialectique à la dialectique idéaliste de Hegel. »(13)
En somme, ce qu’il faut noter est que toutes ces théories postulent qu’il y a un principe finaliste comme moteur de l’évolution, principe qui opère soit seulement au niveau de la « biosphère », soit au contraire au niveau de l’univers tout entier. Cependant, il demeure vrai que pour Monod toutes ces théories sont fausses, elles le sont non seulement pour des raisons méthodologiques, puisque elles violent le postulat d’objectivité, mais aussi pour des raisons expérimentales qu’on abordera ultérieurement. L’origine de ces erreurs est à chercher, selon lui, dans « l’illusion anthropocentriste », que même des découvertes aussi intéressantes comme l’héliocentrisme et le principe d’inertie n’ont pas pu la dissiper. Tout au plus, au lieu de mettre fin à une telle illusion, la théorie de l’évolution l’avait accentuée en lui donnant une nouvelle interprétation. Ainsi, l’homme est devenu non pas seulement un centre, mais aussi l’héritier légitime de l’univers tout entier. A’ peine donc qu’on a fêté la « mort de dieu » qu’un autre réapparaît, mais cette fois-ci c’est l’homme qui reprend sa place grâce à cette grande et subversive illusion.  De fait, Monod considère que ceux qui prétendent élaborer une théorie holiste capable d’expliquer tout l’univers, et même prévoir sa « destinée » futur- comme ce fut le cas de « Laplace », et après lui la science et la philosophie matérialiste du 19 siècle- doivent abandonner ce projet, car toutes les prévisions ne peuvent être que statistique. Et à l’encontre de telles positions, Monod essayera de défendre la thèse selon laquelle : « …la biosphère ne contient pas une classe prévisible d’objet ou de phénomènes, mais constitue un événement particulier, compatible certes avec les premiers principes, mais non déductible de ces principes. Donc essentiellement imprévisible. »(14)  

KAMAL ELGOTTI : KHENIFRA LE 17-06-2017


1- Monod Jacques : Le hasard et la nécessité, Editions du seuil, 1970, p 19 Page 1




2- Ibid. p. 30
3- Ibid. p. 35
4- Ibid. p. 36
5- Ibid. p. 37
6- Ibid. p. 37
7- Ibid. p. 38
8- Ibid. p. 42
9- Ibid. p. 42
10- Ibid. p. 43
11- Ibid. p. 44
12- Ibid. p. 46
13- Ibid. p. 52
14- Ibid. p. 62




       

lundi 20 mars 2017



Les fondements de la connaissance humaine
Chez Condillac
-5-

V- Des opérations de l’âme et de leur relation avec le besoin et les signes


Dans le troisième chapitre, deux questions retiennent l’analyse de Condillac : « La première, pourquoi nous avons le pouvoir de réveiller quelques-unes de nos perceptions ; la seconde, pourquoi, quand ce pouvoir nous manque, nous pouvons souvent nous en rappeler, au moins, les noms ou les circonstances. »(1)
En ce qui concerne la deuxième question, Condillac soutient que si nous sommes en mesure d’évoquer les noms et les circonstances de quelques perceptions, ce qu’elles nous sont familières. Elles seront ainsi l’objet principal de la première question, puisque, selon lui, elles demandent plus d’éclaircissement.
Comme c’est déjà mentionné, et à maintes reprises, l’attention est responsable de la liaison faite entre nos diverses idées. De fait, si certains objets l’attire c’est parce qu’ils répondent à nos besoins. En outre, s’il y a liaison entre ces derniers et les objets qui les suscitent, c’est l’attention qui en est responsable. En effet, dit-il : « à un besoin est liée l’idée de la chose qui est propre à le soulager ; à cette idée est liée celle du lieu où cette chose se rencontre ; à celle-ci celle des personnes qu’on y vues ; à cette dernière les idées des plaisirs ou des chagrins qu’on a reçus, et plusieurs autres. »(2)
Les besoins sont donc liés à des idées ou perceptions fondamentales, auxquelles on réduit toutes nos connaissances. Et c’est ainsi qu’une idée fondamentale s’enchaîne à d’autres, et que ces dernières se relient à d’autres encore, et ainsi de suite.
De plus, Condillac fait une distinction entre ces dernières idées et d’autres qui en dérivent, de façon à ce qu’il nous suffit d’évoquer les premières pour que les deuxièmes surgissent aussitôt. Et ce pouvoir qu’on a d’évoquer des perceptions, et d’évoquer les noms et les circonstances qui y sont liées, est dû à la liaison qu’opère l’attention entre les choses et les besoins auxquels elles se rapportent. Par conséquent, la permanence des deux facultés, c’est-à-dire l’imagination et la mémoire est garantie par la permanence de cette liaison même.
Mais, quel est le rôle joué par l’usage des signes dans le développement de ces diverses opérations, à savoir l’imagination, la mémoire et la contemplation ? 
D’abord, Condillac instaure une distinction entre trois genres de signes :
1- Des signes accidentels, composés des objets capables d’éveiller certaines idées dans des circonstances données.
2- Des signes naturels, des cris par quoi on exprime des sentiments de joie, de douleur, de crainte…etc
3- Enfin, ce qu’il appelle des signes d’institutions, comme  ceux de notre langage, et qui ont une relation arbitraire avec nos  idées.
Ainsi, distinction faite, qu’elles relation entretiennent ces opérations avec ces  signes ? Nous avons déjà signalé que l’imagination est une opération de l’âme due à la liaison qu’opère l’attention entre un objet donné et la perception qui lui correspond, alors que la mémoire est cette autre opération qui permet l’évocation générale de la perception, c’est-à-dire le nom et les circonstances qui en sont liés, et non pas la perception elle-même. Quant à la contemplation, elle est due à la liaison qu’opère l’attention entre nos idées. Dès lors, comme la perception et la conscience ne cessent de s’exercer, tant qu’on est éveillé, elles ne requièrent nécessairement pas l’usage des signes ; car l’attention est conscience d’une perception, celle-ci peut-être évoquée dès la vue de l’objet qui la suscite sans un secours atténué de la part des signes.
Mais, ce qu’il faut noter aussi est que Condillac fait une distinction nette entre, ce que je peux appeler, le fonctionnement volontaire et involontaire de l’imagination et de la réminiscence. En effet, et en l’absence des signes arbitraires, l’imagination peut, grâce aux signes accidentels, être motivée en présence de l’objet qui éveille en elle certaine perception. Cette dernière, en revanche, ne peut-être évoquée en l’absence de cette cause extérieure, à savoir l’objet. Donc, dépourvu d’une telle cause il n’est pas en notre pouvoir d’utiliser volontairement notre imagination et d’éveiller par suite les perceptions correspondantes. Ce même raisonnement s’applique aussitôt aux signes naturels : c’est parce qu’une relation s’est établie entre un cri donné, et le sentiment qui l’exprime, que ce dernier resurgit dès qu’on entend le premier. Dans ce cas aussi, notre imagination ne pourrait fonctionner que si nous aurions pu préalablement entendre un cri. Par conséquent, la présence des seuls signes accidentels et naturels ne donnera lieu qu’à un usage involontaire de notre imagination. En ce qui concerne la mémoire nous savons d’abord, selon Condillac, que nos idées sont, quant à leur origine, des perceptions que l’attention arrivait à lier avec des objets capables d’assouvir certains besoins. En suite, et par l’usage des signes qui représentent de telles idées, il devient en notre pouvoir d’actualiser ces dernières ou d’actualiser les circonstances qui les accompagnent.
Ainsi, la mémoire requiert forcement l’usage des signes arbitraires. Mais, à l’encontre de l’imagination qui, elle, demeure involontaire puisque elle nécessite la présence des signes accidentels et naturels pour opérer, l’acte de la mémoire est un acte volontaire ; nous pouvons nous ressouvenir de n’importe quel événement ou chose pourvu que nous le voulions. C’est pourquoi, conclut Condillac, « Les bêtes n’ont point de mémoire et qu’elles n’ont qu’une imagination dont elles ne sont point maîtresses de disposer. »(3) Pour qu’elles puissent, c’est-à-dire les bêtes, se représenter une chose absente, il faut que son image soit fortement liée à un objet présent. En outre, et suivant toujours les conceptions de Condillac, ce n’est pas la mémoire qui les dirige vers le lieu où se trouve la nourriture, mais c’est plutôt la liaison qui s’est établie entre le sentiment de la faim et les idées du lieu considéré. La même analyse peut-être appliquée à d’autres sentiments, comme la peur qu’elles éprouvent face au danger. Plus encore, ces sentiments peuvent être transmis à leurs petits par le simple contact avec leurs mères. Même nous, les humains, êtres doués de raison, « Nous pouvons remarquer en nous quelque chose de semblables dans les occasions où la réflexion serait trop lente pour nous faire échapper à un danger. A la vue, par exemple, d’un corps prêt à nous écraser, l’imagination nous retrace l’idée de la mort, ou quelque chose d’approchant, et cette idée nous porte aussitôt à éviter le corps qui nous menace. Nous péririons infailliblement si, dans ces moments, nous n’avions que le secours de la mémoire et de la réflexion. »(4)
L’exercice de notre imagination s’apparente dans maintes circonstances à une réflexion raisonnée et bien dirigée. C’est grâce à elle, que nous arrivons, à titre d’exemple, à éviter certains obstacles en conduisant sans y penser clairement et distinctement, comme dans le cas où  nous sommes préoccupés par un morceau de musique que nous entendons. Ces genres de phénomènes, et d’autres semblables, sont dus, selon Condillac, au principe de la liaison des idées.
 Ceci dit, l’exercice de l’imagination chez l’homme est soit volontaire et raisonné, soit involontaire et spontané, comme l’illustre bien l’exemple cité ci-dessus ; les animaux, eux, n’ont en leur disposition que l’imagination pour s’orienter et survivre, elle est un instinct « Qui, dit-il, à l’occasion d’un objet, réveille les perceptions qui y sont immédiatement liées, et par ce moyen dirige, sans le secours de la réflexion, toutes sortes d’animaux. »(5)
Cette approche comparative élaborée par Condillac vise : la critique de certains philosophes qui ont soit mis l’instinct à côté ou au-dessus de la raison, soit rejetés l’instinct en considérant les animaux comme de simple automates. Par conséquent, si il y a une différence entre l’homme et l’animal, il n’est qu’une différence de degré : l’animal a, certes, une âme inférieure à la nôtre, néanmoins il est capable d’user de la perception, la conscience, la réminiscence, l’attention et l’imagination quoique ces opérations échappent au contrôle de sa volonté.
En ce qui concerne la contemplation, comme c’est déjà exposé, elle se rapporte soit à l’imagination, de façon à ce qu’elle ne conserve que des perceptions, soit à la mémoire d’une telle manière à ce qu’elle n’en conserve que les signes. En effet, dit Condillac « Si on la fait consister à conserver les perceptions, elle n’a, avant l’usage des signes d’institution, qu’un exercice qui ne dépend pas de nous ; et elle n’en a point du tout, si on la fait consister à conserver les signes mêmes. »(6)
Diriger, donc, volontairement son attention passe par l’emprise de l’âme sur ses divers opérations (imagination, mémoire, contemplation), c’est pourquoi dépourvue d’une telle emprise, l’attention demeure fortement liée aux impressions qui émanent des choses.
Mais, une fois la mémoire formée grâce à la liaison volontaire opérée entre des idées et des signes qui les représentent, l’homme sera du même coup en mesure de manier à son gré l’imagination (qui n’est en effet que la liaison faite par l’attention entre un objet et une perception), et aura ainsi sur elle un pouvoir plus étendu.
Ce pouvoir, donc, d’attacher des idées à des signes, arbitraires ou d’institution, est ce qui marque, aux yeux de Condillac, la supériorité de l’âme humaine sur celle des animaux.
Récapitulons : le point de départ de la connaissance humaine est la perception, qui n’est que l’impression suscitée dans l’âme grâce à l’action des sens. De là, Condillac conclut que la perception et la conscience ne sont qu’une même opération sous deux noms. Autrement dit, apercevoir quelque chose c’est en être conscient.
L’attention, elle, est ce pouvoir qu’à la conscience de mettre en valeur une perception plutôt qu’une autre. Et de la répétition et la succession de nos perceptions, processus qui garantie notre identité, naît une autre opération : la réminiscence.
Une fois l’engendrement de ces opérations établit, il reste à savoir comment sur leur base surgissent d’autres qui sont : l’imagination, la mémoire et la contemplation.
En effet, l’imagination est le surgissement d’une perception dès la vue d’un objet, et c’est à l’attention que revient de lier celui-ci à celle-là. Mais, la mémoire est cette habilité que nous avons à évoquer l’idée générale de la perception ou les circonstances qui y sont liées, au lieu de la perception elle-même. La contemplation, elle, naît de la liaison qu’opère l’attention entre nos diverses idées, et c’est elle qui nous permet de penser aux choses absentes.
Enfin, Condillac instaure une distinction entre trois genres de signes : signes accidentels, signes naturels et signes arbitraires. Si les deux premiers signes sont communs à l’homme et à l’animal, les derniers, en revanche, sont propre à l’homme et à lui seul. Ainsi, la différence entre ce-dernier et l’animal est une différence de degré puisque tous les deux ont une âme, sauf que celle de l’homme est supérieure à celle de l’animal. Cette supériorité découle du fait que les hommes ont à leur disposition ces signes arbitraires qui les rendent maîtres non pas seulement de leur mémoire, mais aussi maîtres de toutes autres opérations de leurs âmes. Ce sont ces derniers signes qui nous permettent de prendre distance vis-à-vis  du monde qui nous entour, et, au même temps, de le maîtriser et le manipuler pour accomplir nos fins.

KAMAL ELGOTTI : LE 19-03-2017
KHENIFRA.                                               



1-      Condillac : Essai sur l’origine des connaissances humaines, Éditions Galilée, 1973.P. 125
2-      Ibid. PP. 125-126
3-      Ibid. P. 129
4-      Ibid. P. 130
5-      Ibid. P. 130
6-      Ibid. P. 131Page 1