mercredi 1 février 2017



« Nicolas de Cues : les mathématiques au service de la métaphysique »
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VI- L’unité et la trinité
L’unité, l’égalité et la liaison sont toutes éternelles, elles précédent l’altérité, l’inégalité et la division. Avant l’apparition de l’autre il y a tout d’abord le même.
En effet, et comme nous le savons, le « deux » présuppose le « un », et l’altérité, quant à elle, présuppose l’unité comme principe. Dans ce cas l’altérité est concomitante à l’inégalité, « elles sont, dit de Cues, naturellement de pair, comme le montre en particulier le deux qui est (à la fois) la première altérité et la première inégalité. » (1) Par suite, l’égalité est éternelle, car avant l’altérité et l’inégalité, comme on vient de le démontrer, il y a en premier lieu l’unité et l’égalité. L’un est, donc, le principe et la fin, le point de départ et d’aboutissement. Quand on compte, on part toujours de l’un, et quand on régresse on y revient.
En outre, l’un est liaison et principe de liaison, alors que le deux est division et principe de division. De fait, la division est postérieure à la liaison, et c’est pour cette raison que la division et l’altérité « vont naturellement de pair ; et par conséquent, la liaison comme l’unité est éternelle, puisqu’elle est antérieure à l’altérité. »(2)
Cependant, en soutenant l’éternité de l’unité, de l’égalité et de la liaison, Nicolas de Cues n’affirme pas pour autant la pluralité des éternels. Ainsi, dit-il : « Mais parce que l’unité et l’égalité ainsi que leur liaison sont éternelles, il en découle que l’unité, l’égalité et leur liaison sont unes. »(3) C’est ce que De Cues appelait « l’unité trine », c’est-à-dire l’unité des trois hypostases de la théologie chrétienne : le Père (l’unité), le Fils (l’égalité), le Saint Esprit (la liaison).
De l’un, donc, ne peut procéder que l’un et non pas le multiple. C’est ainsi que dans un système métaphysique imprégné par le néoplatonisme et la théologie négative, l’un suprême (le Père) engendre « l’égalité de l’unité » (le Fils) ; quant à  « la liaison », elle procède et de « l’unité » et de « l’égalité de l’unité ».  En vérité, cette dernière procession exprime l’unité des deux derniers termes, car la procession, comme elle est définie par De Cues, est « une sorte d’extension d’une chose vers une autre. »(4) En fait, c’est comme le signe de l’égalité (« = ») qui exprime une identité des termes qu’il relie (1=1).
Or, bien qu’il procède de « l’unité » et de « l’égalité de l’unité », la « liaison » n’est pas pour autant engendrée par l’un ou l’autre. Cependant, il demeure vrai que « l’égalité de l’unité » de même que la « liaison » ne sont pas étrangères à « l’unité », elle sont plutôt une seule et même chose qu’elle.
Comme nous pouvons le constater, nous reconnaissons à travers toute cette analyse le dogme de la « Sainte Trinité » chrétienne, et tout l’effort déployé par De Cues vise à le rendre explicite et intelligible, c’est-à-dire à en dévoiler le mystère, par son recours au symbolisme mathématique. En effet, dit-il : « Nos très saints docteurs ont appelé « Père » l’unité, « Fils » l’égalité et « Saint-Esprit » leur liaison (Amour dira encore De Cues)*, en raison d’une certaine similitude avec ces réalités corruptibles. »(5)
VII- Mathématique et théologie : position du problème.
Comment donc la mathématique peut-elle exprimer cette « unité trine » ? Et comment peut-on expliciter par des figures ce qui est au-delà de toutes représentations figuratives ? Comment du composé peut-on atteindre la simplicité parfaite, simplicité qui défié toutes les catégories de la raison et de l’imagination ?
Le maximum absolu et parfait ne peut, certes, pas être représenté par un corps ou une figure. Il dépasse et englobe le tout, il est toutes choses sans être aucune d’elles, il n’est ni figure, ni ligne, ni cercle….etc  « Si bien que nous devons, dit De Cues, nécessairement vomir ce que nous saisissons par les sens, l’imagination ou la raison au moyen de supports, pour parvenir à l’intelligence la plus simple et la plus abstraite, où tout est un : là où la ligne est triangle, cercle et sphère ; là où l’unité est trinité, et inversement, là où l’accident est substance, là où le corps est esprit ; là où le mouvement est repos. »(6)
L’unité comme unité maximale vient, donc, de ce qu’elle est trine. Et c’est à cette condition que nous pourrons accéder à son ultime vérité. Or, puisque elle est ainsi, c’est-à-dire maximale, et puisque le maximum et le minimum coïncident, alors l’unité est aussi maximum, minimum et union. Nous voyons là comment la trinité est consubstantielle à l’unité et vis-versa. Pour penser, donc, la vérité de l’unité maximale, c’est-à-dire l’unité trine, il faut passer par la docte ignorance qui reconnaît les limites de la connaissance humaine. Mais, cette ignorance nous engage à comprendre et à saisir le mystère de la trinité en s’élevant, selon De Cues, du signe à sa vérité en vue d’atteindre « le maximum lui-même, Dieu un et trine, béni soit-il à jamais ! »(7) 
Une telle démarche requiert ce que De Cues appelle une « transsomption », c’est-à-dire une infinitisation des productions mentales : d’abord, par passage des figures mathématiques finies (cercle, carré, triangle…) à leur figuration infinie, en suite, et par une sorte d’analogie entre les mathématiques et la métaphysique, De Cues nous fait accéder à la symbolisation des propriétés de l’infinité divine. 
VIII- Symbolisme mathématique et vérité métaphysique
A partir du chapitre onze, la relation entre les mathématiques et la métaphysique, et la place qu’elle occupe dans un système comme celui de «  De Cues » devient plus explicite. En effet, le chapitre susdit est, du début à la fin, un éloge adressé à la mémoire des philosophes antiques et chrétiens, philosophes qui firent des mathématiques la clé de voûte pour accéder à la vérité des choses et de l’univers. Il s’agit bien évidemment de Pythagore, Platon, Boèce, Augustin et même Aristote, nonobstant les préoccupations naturalistes de ce dernier. Et puisque l’analogie, comme on là déjà mentionné, est la méthode humaine appropriée pour connaître, alors c’est sur elle que De Cues s’appuyait pour atteindre ce qu’il appelle « les réalités invisibles. » Elle est une méthode qui du connu tente d’explorer l’inconnu, le divin.
Mais il reste que cette exploration est plutôt symbolique, car il s’agit d’une vérité qui outrepasse les limites de la raison des mortels. Une telle difficulté ne serait pourtant pas nous décourager puisque notre « monde visible », selon De Cues, est une image du « monde invisible », et puisque tout procède de l’unité maximale et y revient. Néanmoins, l’image ne peut nullement parvenir à la perfection du modèle, car dans le cas contraire il y aurait une relation d’identité parfaite entre les deux, c’est-à- dire que le modèle et l’image seraient une seule et même chose.
On reconnaît, bien évidemment, à travers ce partage la conception platonicienne des deux réalités : une première sensible et éphémère vouée à la corruption, et une deuxième suprasensible, incorruptible et éternelle. Cependant, comme on le constatera par la suite, c’est du platonisme réinterprété dans deux contextes culturels différents, autrement dit c’est du néoplatonisme christianisé ; comme preuve, il suffit de citer le texte suivant : « Nos docteurs, dit De Cues, les plus sages et les plus divins sont unanimes à reconnaître que les réalités visibles sont les images véridiques des réalités invisibles, et qu’il est possible aux créatures de voir le créateur sur le mode de la connaissance comme dans un miroir et par énigme. »(8) Si, donc, la connaissance de dieu et de l’éternelle énigme est possible, il demeure nécessaire de savoir comment et par quel procédé ? La réponse de notre philosophe ne laisse planer aucun doute quand il dit : « Pythagore, le premier des philosophes en titre et en fait, n’a-t-il pas placé toute la recherche de vérité dans les nombres ? Les platoniciens, ainsi même que les premiers de nos docteurs, l’ont si bien suivi que notre Augustin et après Boèce ont affirmé que le nombre constituait indubitablement le principal modèle de la création dans l’esprit du créateur. »(9)
Dans la raison divine, donc, le tout est conçu à partir du nombre**. Ainsi, reste-il, c’est-à-dire De Cues, fidèle à sa démarche de départ : à l’analogie comme rapport de quantités ou de nombres. Il ne s’agit pas de pénétrer l’essence même des choses, mais plutôt de dévoiler les relations d’analogies qu’elles entretiennent entre elles. Dans ce cas rien d’autre que le nombre nous nous serai de secoure.  Mais, devant l’ampleur d’un tel projet, celui d’élucider le mystère de la divinité, nous sommes sommés, selon lui, de dépasser le seuil de la simple ressemblance en empruntant une voie plutôt symbolique. Par conséquent, trois étapes sont requises :
 1- Considérer les figures mathématiques finies avec leurs propriétés et leurs définitions.
2- Transférer ses définitions des figures finies aux figures infinies équivalentes.
3- Transsumer ces mêmes définitions appliquées aux figures infinies vers l’infini simple, c’est-à-dire vers celui qui est au-delà de toutes figures.
Ainsi donc, quatre figures, qui furent également employées par des philosophes et des saints pour symboliser la divinité, vont être l’objet auquel il appliquera ces trois étapes de sa démarche. Il s’agit, bien évidemment, de la droite, le triangle, le cercle et la sphère.




1- De Cues Nicolas : la docte ignorance, Editions Flammarion, Paris, 2013. P. 55 Page 1


2- Ibid. P.55
3- Ibid. P.56
4- Ibid. P.57
5- Ibid. P.58
6-ibid. P. 59
7-Ibid. P. 61
8-Ibid. P. 61
9-Ibid. P. 62 


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·         *Terme qu’on retrouvera dans la suite du texte où il parle de la liaison comme Amour qui relie le Père au Fils. Cette conception de l’amour comme liaison avait donné un nouvel élan au néoplatonisme païen dans le climat intellectuel chrétien, c’est à travers lui que les philosophes chrétiens ont essayé d’interpréter le double mouvement : mouvement de procession des êtres à partir de « l’un » et  mouvement de remontée vers « l’un ». Et je crois même que c’est à partir aussi de cette conception qu’ils ont expliqué la double nature de « Jésus-Christ ».
·         **Cette thèse ne peut pas laisser indifférent tous ceux qui se sont confrontés à certains textes du « Timée » de Platon. Mais, il reste vrai qu’il s’agit là d’un Platon résorbé en un milieu chrétien.






KAMAL ELGOTTI 29-01-2017
KHENIFRA  
    



dimanche 27 novembre 2016



« Nicolas de Cues : les mathématique au service de la métaphysique »
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I- Prologue

D’origine allemande, Nicolas Chrypffs (1401-1464), communément connu sous le nom de Nicolas de Cues, en raison de sa ville natale Bernkastel-Kues, située sur les bords de la Moselle, est considéré par un bon nombre de philosophes comme étant « le messager (harbinger) de la modernité. »(1) Certes, il l’est à cause de sa doctrine sur l’infinité de l’univers, à la quelle il a consacré le deuxième livre de son traité intitulé : « la docte ignorance » (traduit parfois par l’ignorance savante). Il l’est aussi, puisque il fait parti des philosophes qui ont ébranlé, quoique sur un plan métaphysique plutôt que physique, la doctrine aristotélicienne qui soutenait l’image d’un cosmos clos et hiérarchisé.

Mais, en tous cas, il reste vrai que l’éclosion et de la science moderne et de la subjectivité moderne, avait besoin d’une métaphysique autre, celle capable de sous-tendre cette science naissante, de façon à ce qu’elle soit sa  condition de possibilité.

Pourtant, et nonobstant les considérations susdites, on ne peut en conclure qu’il croyait effectivement à l’idée d’un univers qui serait infini. D’ailleurs, comme Descartes deux siècles après, il affirmait qu’il est seulement indéterminé, car Dieu seul est véritablement infini en acte. *

En outre, Nicolas de Cues est considéré par les historiens de la philosophie comme un néoplatonicien qui s’est nourri d’une grande tradition qui remonte à Platon, Aristote, Proclus, Augustin et Denis l’Aréopagite et sa théologie négative. Sans successeur, De Cues avait néanmoins influencé par ces idées innovatrice, même si Pierre Duhem conteste son originalité**, plusieurs philosophes et savants, parmi eux on peut citer les noms de : Copernicus, Kepler, Bruno, Descartes, Leibniz, Blumenberg et Georg Cantor. (2)

Certains auteurs contemporains voient même en lui un plus ou moins « révélateur » de quelques conceptions qui seront élaborées en physique quantique. Il s’agit là surtout de sa conception sur la « coïncidence des opposées » qui défie les deux principes fondamentaux de la logique aristotélicienne, à savoir : le principe d’identité et celui de la non-contradiction. En effet, dire qu’à l’infini la courbe est une droite, et la droite une courbe, c’est soutenir qu’une même chose peut être la même et l’autre, autrement dit c’est affirmer la coïncidence de l’identité et de l’altérite***. C’est ce que affirme, dans certaine mesure, la théorie du quanta quand elle révèle la double-nature de la matière à travers ce qu’elle appelle : dualité « onde-corpuscule ».

De ma part, j’estime qu’il est très important de prendre le cadre théorique au sein duquel s’est inauguré la pensée  de Nicolas de Cues comme paradigme afin de repenser la relation entre les différents champs théoriques. Ces derniers se sont éparpillés suite à la spécialisation accrue de la connaissance, et surtout suite à la domination d’une « idéologie positiviste » qui ne considère les autres expressions symboliques que comme étant des formes archaïques reflétant l’âge « enfantin » de la pensée humaine. Un tel état de chose est ce que constate clairement l’historien et épistémologue des sciences Robert locqueneux quand il dit : « L’enseignement des sciences et la pratique scientifique peuvent nous donner l’illusion qu’il y a une rationalité scientifique, universelle et intemporelle ; une rationalité qui exclue toute idée d’alliance de la science et de la théologie. Spontanément les hommes de notre temps sont enclins à penser que la science et la religion n’ont jamais pu faire bon ménage. » (3) Ainsi, si j’ai choisi de penser cette relation, c’est pour dévoiler cette interdépendance des champs de l’activité rationnelle des humains qui a durée des siècles sans pour autant cesser de l’être jusqu’à maintenant. Mais ce qui a retenu mon intention c’est le rôle qu’avaient joué les mathématiques dans l’édification de la métaphysique de Nicolas de Cues, et surtout de sa conception théologique concernant le Dieu. Alors, dans quel sens peut-on parler d’une alliance entre mathématiques et métaphysique dans le système de notre philosophe ?  
c'est à cette question donc, que je m'attacherai à répondre dans la suite des articles que j'ai consacrés à ce thème.




 

II-  La quête de l’absolu : méthode et concepts

Avant d’aborder notre question principale, il convient en premier lieu de se pencher sur la nature de la méthode telle qu’elle est exposée par Nicolas de Cues lui-même. Il nous faut aussi éclaircir certains concepts clés qui ont été élaborés par notre philosophe, en vue de penser le problème de la connaissance de l’infini : Dieu.
En effet, tout intellect « sain et libre », selon les mots de Nicolas de Cues, ne peut que donner son consentement au vrai, une fois que celui-ci a été dévoilé. Mais, pour y parvenir il nous faut assurément une méthode. A fortiori, nous atteignons notre objet de recherche en le comparant à ce que nous savons déjà ; c’est-à-dire que c’est par analogie que nous parvenons au vrai. Quand nous disons, à titre d’exemple, que les nageoires sont pour les poissons ce que sont les pieds pour les humains, nous ne faisons en vérité qu’établir un rapport ou une analogie qui affirme la ressemblance (le même), sans pour autant nier la différence (l’autre). Donc, il s’agit d’un rapport et d’une proportionnalité entre deux termes ou plus ; de tel rapport et proportionnalité ne peuvent être exprimés que par les nombres. De fait, la connaissance que nous avons  des choses et au fond approximative, et leur vérité ultime nous reste à jamais inaccessible.
Mais, s’agissant cette fois-ci de l’infini, ou du maximum que De Cues définie comme étant : « Ce par rapport à quoi il n’est rien qui puisse être plus grand * »(1), l’analogie ne peut pas nous être utile, car l’infini ou le maximum échappe à toute approche analogique. Et puisque il est ainsi, ce maximum exprime l’unité absolue et simple, il est au-delà de toute relation et de toute contraction**. De fait, rien ne s’oppose à lui, car dans l’unité absolue, le minimum et le maximum coïncident. ***Par conséquent, il est en toutes choses sans être aucune d’elles, il est ainsi absolument en acte, englobant en son sein toutes les possibilités. 
Cependant, et malgré ces difficultés, quand nous avouons notre ignorance, et notre incapacité à connaître l’infini, nous acquérons par là  la méthode adaptée pour le saisir, non pas absolument mais symboliquement. Ainsi, dit De Cues : « …Puisque notre désir ne saurait être vain, nous désirons donc savoir que nous ignorons. Et si nous pouvons y réussir pleinement, alors nous aurons atteint la docte ignorance. »(2) Autrement dit, savoir c’est ignorer. Formule certes paradoxale et pourtant elle résume tout un programme de recherche. En effet, le problème que pose De Cues peut être élucidé en songeant à la question suivante : comment des êtres infinis peuvent- ils connaître l’infini ? C’est à l’occasion de cette incommensurabilité entre le fini et l’infini que De Cues expose sa conception de la docte ignorance « comme un moyen de transcender les limites de notre pensée rationnelle. »(3) C’est pour cette raison que De Cues insiste sur la nécessité de dépasser la signification ordinaire des mots ainsi que les choses sensibles afin que nous puissions transcender les exemples tirés des mathématiques, et être en mesure d’atteindre « la racine de la docte ignorance dans l’insaisissable précision de la vérité. »(4)
III- Le statut de la vérité et la docte ignorance
Le maximum est nécessairement infini. Il n’admet ni le plus ni le moins. Et même si De Cues use du sens mathématique du maximum pour expliciter ses conceptions concernant dieu et la divinité, il n’en demeure pas mois qu’il diffère totalement du maximum absolu et simple. Il s’agit d’un usage plutôt symbolique en vue d’accéder au maximum en sa pure simplicité. Partant, quel est le statut de la vérité ? Pouvons-nous y parvenir ?
Aucune chose finie par nature n’est absolument identique à une autre. Par conséquent, l’analogie comme méthode de recherche ne pourra jamais nous faire accéder à la vérité. Pour mettre en lumière cette thèse, De Cues évoque la fameuse image de la quadrature du cercle et dit : « …L’intellect se comportant à l’égard de la vérité comme le polygone par rapport au cercle : s’il ressemble de plus en plus au cercle à mesure que ses angles inscrits sont plus nombreux, jamais pourtant, quand bien même on les multiplierait à l’infini il ne deviendra égale à celui-ci, à moins qu’il ne se supprime lui-même dans son identité avec le cercle. »(5) L’image de la quadrature du cercle représente dans le contexte philosophique de Nicolas De Cues l’illustration parfaite de sa docte ignorance. Elle représente aussi la difficulté face à laquelle on se trouve lorsqu’on prétend chercher accès à la vérité absolue. En outre, grâce à sa conception de la vérité comme horizon inaccessible, De Cues remet en cause toute tentative visant l’essence même des choses, et de ce fait pose des limites que notre intellect ne peut aucunement dépasser. Or, cette manière de concevoir la connaissance et ses limites est totalement différente de la prétention qui avait régnée tout au long des siècles : de l’époque antique jusqu’à l’époque médiévale. C’est une nouveauté, qui sera reprise surtout par Kant, de voir un philosophe mettre en doute la capacité de la raison humaine quand il s’agit de connaître l’essence des êtres, de fait, dit-il : « …L’essence des choses, qui est la vérité des êtres, est inaccessible dans sa pureté ; si tous les philosophes l’ont cherchée, aucun ne l’a trouvée telle qu’elle est ; et plus nous serons profondément doctes en cette ignorance, plus nous approcherons de la vérité elle-même. »(6)  Mais, reste à savoir comment cette approche est- elle possible ? Et comment y parvenir ?
IV- La coïncidence des opposés
Le maximum, l’infini, ne peut pas être l’objet d’une connaissance directe. En un autre sens, il n’est connu que sous le mode de l’inconnaissable ! C’est paradoxale, certes, mais puisque on ne peut pas le décrire avec des notions telles que « le plus » et « le moins », alors il est une égalité maximale qui n’admet ni différence ni altérité. D’où, l’analogie comme méthode de recherche, ne peut aucunement nous être utile quand il s’agit de connaître le maximum. Car, une telle méthode se fonde sur le rapport entre des termes, cependant le maximum, lui, n’as surement pas de terme auquel nous puissions le mesurer. Il est totalement en acte, rien de lui ne peut être en puissance, car dans ce dernier cas il serait supporter « le moins » et « le plus », ce qui est inconcevable. En effet, cet infini en acte, ce maximum absolu, ne laisse rien échapper en dehors de lui, il contient et comble le tout. Ainsi, tous les opposés y coïncident. De fait, le maximum lui-même coïncide avec le minimum, car ce dernier n’est que le maximum de petitesse, c’est pourquoi De Cues nous dit : « Le minimum est ce par rapport à quoi rien n’est plus petit. Et puisque le maximum est sur le même mode, le minimum coïncide manifestement avec le maximum. »(7)
Cette théorie de la coïncidence des opposée, comme on peut le constater, ébranle de fond en comble les deux principes clés de la logique d’Aristote à savoir : le principe d’identité et celui de la non-contradiction. Plus encore, c’est tout le schème de la rationalité antique et médiévale qui s’écroule sous l’effet de cette théorie. Bien évidemment, on peut retrouver cette image de la coïncidence des opposés dans toute la tradition de la théologie négative inspirée par le néoplatonisme, surtout en sa version chrétienne telle qu’elle est présenté par « Denis l’Aréopagite ». Néanmoins, on n’a pas à nous étonner du moment que « De Cues », lui-même, en fait partie. En effet, la question qui se pose est de savoir comment De Cues justifié-il cette coïncidence des opposés ?
Pour ce faire, c’est aux mathématiques qu’il se livre pour nous convaincre de la véracité de sa conception, surtout quand il dit : « En effet, la quantité maximale est maximalement grande, et la quantité minimale, maximalement petite. Abstrais le maximum et le minimum de la quantité – en suppriment mentalement « grand » et « petit » - et tu vois clairement que le maximum et le minimum coïncident. En effet, le minimum de même que le maximum, sont (l’un et l’autre) des superlatifs (absolus). Par conséquent, la quantité absolue n’est pas plus maximale qu’elle n’est minimale, puisque en elle minimum et maximum coïncident. »(8)
Dieu, l’infini et le maximum, n’est pas seulement au-dessus et au-delà de toutes formes de différence et d’opposition, il est aussi « au-dessus de toute affirmation et de toute négation. »(9) En effet, les choses qui existent sont susceptibles d’être et de ne pas être. On peut affirmer d’elles tel jugement ou tel autre, mais le maximum qui coïncide avec le minimum surpasse toute affirmation et toute négation. Il les surpasse, car étant toutes choses, il n’est, néanmoins, aucune d’elles. Dieu, parce qu’il est la maximalité absolue qui englobe le tout, il n’est pas, du moment qu’il est au-delà de l’être****. Par nature notre raison est encline à dissocier, séparer, classifier et réduire le complexe. Avec De Cues, nous sommes appelés à remanier notre façon de penser, en adaptant notre raison à saisir cette fois-ci l’inconnaissable et l’indicible. De ce fait, nous devons redressées toutes les catégories à partir desquelles nous avons jusqu’ici penser l’impensable, et saisir l’insaisissable, c’est-à-dire : l’infini, le maximum, Dieu.
V- Le maximum comme unité et nécessité absolues
« Tout était constitué et connu par la vertu des nombres. »(10) C’est la grande leçon du Pythagorisme que De Cues s’en sert pour penser ce qui est en-deçà et au-delà de l’être. En effet, c’est grâce aux nombres qu’on puisse nommer les choses, leur attribuer des valeurs, les distinguer les unes des autres. Supprimez le nombre, dit De Cues : « La distinction entre les choses, leur ordre de succession, leur proportion, leur harmonie et par conséquent la multiplicité même des êtres disparaissent. »(11) Or, à chaque fois qu’on évoque un nombre, on est du même coup amené à évoquer un autre aussi grand que le précédent sans pour autant atteindre l’infini. Et puisque le maximum et le minimum coïncident, alors, en peut de même toujours soustraire un nombre d’un autre de façon à ce qu’on puisse arriver à un nombre encore plus petit. Ainsi, et partant de cette soustraction, on atteindra « un minimum par rapport auquel rien ne peut être plus petit, à savoir l’unité. »(12)
Mais, cette unité dit De Cues : « Ne peut être un nombre, puisque tout nombre, admettant du plus, ne peut jamais être ni le minimum ni le maximum dans leur simplicité ; mais elle est l’origine de tout nombre, parce qu’elle est le minimum ; et elle est aussi la fin de tout nombre, parce ce qu’elle est le maximum. Elle est donc l’unité absolue qui ne connaît pas d’opposé, la maximalité absolue qui est Dieu, béni soit-il ! »(13)
On voit, donc, comment De Cues tente, en maniant cette double progression vers l’infiniment grand d’une part, et vers l’infiniment petit d’autre part, d’amener l’origine de tout nombre, et par conséquent de toutes choses, à l’unité absolue, à Dieu lui-même.
Ce symbole de l’unité génératrice d’où, par une sorte de contraction, procède le multiple, n’est de facto que la procession néoplatonicienne qui de l’Un elle fait jaillir tous les êtres matériels et spirituels. La théorie de la procession avait constitué le fondement le plus important qu’avait soigneusement employé les théologiens chrétiens dans leur tentative de percer l’énigme des trois hypostases, à savoir comment l’Un (le Père) peut-il engendrer le multiple (le Fils et le Saint-Esprit), sans qu’il perd son unité ?
Or, l’unité parfaite et simple ne convient qu’à Dieu et qu’à lui seul. Et c’est pourquoi De Cues en fait l’un des attributs divins les plus essentiels. 
Mais, que Dieu, le maximum absolu, l’infini soit au-dessus de toute négation et de toute affirmation, cela est chose attestée. Par conséquent, on ne peut pas dire d’un tel maximum ni qu’il est ou n’est pas. Il est, désormais, le principe et la fin de toutes choses, sans être aucune d’elles. Ainsi, c’est toute la tradition de la théologie négative qui se découvre devant nous, surtout quand De Cues dit : « Dire que le maximum est, est et n’est pas, ou enfin ni n’est ni n’est pas est vrai au sens le plus maximal du terme, car il est impossible d’en dire ou penser plus. Et quelque soit la proposition que tu jugeras vrai au sens maximal du terme, je tiens ma conclusion, car je tiens la vérité maximale qui est le maximum dans sa simplicité.
Par suite, même s’il apparaît clairement, dans ce qui vient d’être dit, qu’ « être » comme tout autre nom n’est pas le nom précis du maximum qui « est au-dessus de tout nom », il est cependant nécessaire que l’être maximal et anonyme s’identifie à lui-même par un nom maximal au-delà de tout être nommable . »(14)   
En effet, ce nom qui surpasse tout être nommable, réel ou possible, et qu’on puisse attribuer au maximum absolu est la nécessité absolue. Il en découle, donc, que le maximum en sa simplicité et absoluité est au même temps Un et Nécessité Absolue. 


NOTES DU PROLOGUE



1- Hankins James : Renaissance Philosophy, Cambridge University, 2007. P. 173

2- Renaissance Philosophy. P. 173

3- Locqueneux Robert : Science classique et théologie, Editions Vuibert novembre 2010. P. 1



* Pour plus de détaille veuillez consulter le chapitre premier du livre d’Alexandre Koyré : « du monde clos à l’univers infini », où vous retrouverez un développement plus précis sur la conception cosmologique de Nicolas de Cues.  



**Pour les lecteurs qui désirent en savoir plus sur ce sujet veuillez voir le livre de Pierre Duhem « Le système du monde », tome X, chapitre III consacré par l’auteur à la philosophie de Nicolas de Cues.



***Il est très important de relire le dialogue de Platon « le sophiste », et l’interprétation qu’il a reçue de la part d’Aristote, interprétation qui dévoile les apories auxquelles conduit le discours des sophistes quant à la possibilité de l’ontologie c’est-à-dire la possibilité d’un discours sensé sur l’Être. Et le plus important aussi est de revoir le destin qu’avait connu ce débat dans le contexte du néoplatonisme païen et chrétien. 

 NOTES DU TEXTE


1-      De Cues Nicolas : La docte Ignorance, Editions Flammarion, Paris, 2013. P. 45
2-      Ibid. . P. 44
3-      Koyré Alexandre : Du monde clos à l’univers infini, PUF, 1962. P. 20
4-      De Cues Nicolas : La docte Ignorance, Editions Flammarion, Paris, 2013. P. 46
5-      Ibid. P. 47-48
6-      Ibid. P. 48
7-      Ibid. P. 49
8-      Ibid. P. 49
9-      Ibid. P. 49
10-  Ibid. P. 44
11-  Ibid. P. 51
12-  Ibid. P. 51
13-  Ibid. P. 51
14-  Ibid. P. 53



*Cette définition du maximum, qui n’est que dieu, reprend autrement l’argument de Saint Anselme qui concerne les preuves de son existence.
** Dans une métaphysique imprégnée, comme celle de Nicolas de Cues, par le néoplatonisme la contraction est ce passage de l’unité à la multiplicité, ou de l’un au multiple.    
***De Cues justifiera cette coïncidence par le fait qu’ils sont tous les deux des entités maximales : le minimum « maximal » et le maximum « maximal », entendu comme étant deux absolus.
**** Cette idée d’un être qui serait au-delà de l’être est paradoxale, car comment une chose qui n’est pas, peut-elle engendrée l’être ? C’est, une fois encore, l’interprétation néoplatonicienne de certains passages du livre VII de la république de Platon qui s’y trouve engagée.